(d'Edie Laconi. France, 2017, 1h39. Documentaire.)

 

9 mai 2018 (Magali Van Reeth) – Les batailles dont il est question dans ce documentaire sont de celles qui se tiennent tous les jours : comment élever ses enfants ? Est ce que l'amour suffit ? Et surtout, jusqu'où la société peut intervenir dans le lien parent-enfant ? Toutes ces questions construisent le documentaire d'Edi Laconi.

 

Le réalisateur a tourné son film en Normandie, dans un centre parental où les parents sont placés avec leurs enfants, suite à une décision judiciaire. Edie Laconi suit pendant quelques mois deux jeunes femmes et un couple. Autant le dire tout de suite, c'est un combat déséquilibré entre ces jeunes mères, perdues dans un monde où elles se sentent piégées, et des services sociaux organisés et compétents qui ne perdent jamais de vue le bien être de l'enfant. Car tout est centré sur l'enfant et la façon dont il faut s'occuper de lui.

 

Pour ces jeunes femmes, s'occuper d'un enfant est un acte naturel : il suffit de l'aimer (lui faire plein de bisous surtout quand il est encore nourrisson), de lui donner à manger (peu importe la qualité) et le garder propre. Pour les accompagnateurs du centre, c'est l'éducation qui doit primer, c'est à dire respecter le rythme de l'enfant, donner de la nourriture variée (fruits et légumes...), jouer avec l'enfant, lui lire des histoires, le rendre autonome. Le champ des batailles se trouve donc au cœur de cette différence de point de vue, que le centre impose par la contrainte (les aller et venue des mères sont surveillées) et à travers des confrontations régulières où le vocabulaire est un outil de pouvoir pour les deux parties.

 

On découvre d'abord Lydilie, en plans serrés, enfermée dans le cadre de l'image comme elle se sent enfermée dans cette maison, où on l'empêche d'être comme elle le voudrait avec son fils Swann âgé de quelques mois. Comme elle, Miléna est très agressive dès qu'on parle de ses deux filles de 2 et 3 ans. Elles ne comprennent pas ce qu'il y a de mal à amener ses enfants le soir au MacDo (y faut bien qu'on mange) ou à laisser un bébé des heures dans son transat devant la télé. Elles ont bien compris qu'on allait leur ''enlever'' leur enfants si elles ne changent pas d'attitude mais se cabrent, impuissantes à mettre en œuvre ce que la société attend d'elles. Pour elles, pour ce qu'elles sont et d'où elles viennent, c’est un long combat où il faut se dépouiller de soi-même pour le bien-être de l'enfant.

 

Entre elles et le personnel d'accompagnement (médecin, puéricultrice, psychologue), doté d'une grande patience et d'une fermeté remarquable, ce sont des joutes oratoires quotidiennes. Il faut convaincre ces jeunes femmes qu'il y a une autre façon d'éduquer les enfants et qu'elles doivent changer pour y arriver. Ce qui, dans leur grande fragilité, leur demande un effort immense et une remise en question fondamentale, qu'elles font avec la peur au ventre de ''perdre'' leur enfant.

 

A la différence de Sylvain et Stéphanie qui savent d'emblée que leur fils sera placé auprès d'une famille d'accueil. La franchise avec laquelle Sylvain exprime à la fois son incapacité de pouvoir élever un enfant et son envie de faire un jour du vélo avec son fils, comme une ''vraie'' famille, est poignante. Tout comme le mutisme de sa compagne Stéphanie, si fort, si handicapant qu'on sent bien qu'il n'est pas dû qu'à la présence de la caméra. Leur résignation, leurs gestes si silencieux par contraste avec la rage de Lydilie, montrent une absence terrible face à cet enfant qui leur fait peur.

 

Heureusement, après tant de scènes de batailles, où la douleur des combattantes nous touche, le réalisateur peut élargir peu à peu le champ de l'image parce qu'une vraie conversation fait place à la confrontation. Une des jeunes femmes a pu comprendre ce qu'on attendait d'elle et changer sa façon d'être avec son enfant.

 

Au delà de cette immersion dans un système judiciaire et social qui tente au mieux de laisser les enfants avec leurs parents, sans les mettre en danger, Champ de batailles pose au spectateur la question de la légitimité morale de cette action. Même si on est convaincu des bienfaits d'une éducation qui respecte le rythme de l'enfant et l'aide à devenir réellement autonome, on se pose forcément la question du lien entre société et sphère privée. Jusqu'où la société peut imposer ses règles au sein de la famille ?

 

 

Magali Van Reeth

 

Ce film sort en France dans un nombre restreint de salles aussi pour plus d'informations sur la programmation, contacter : philippe.hague@gmail.com