(de Christophe Honoré. France, 2018, 2h12. Avec Vincent Lacoste, Pierre Deladonchamps, Denis Podalydès, Thomas Gonzalez, Marlène Saldana, Adèle Wisme.)

 

10 juin 2018 (Bernard Bourgey) - Il y a un an, Robin Campillo dans120 battements par minute montrait le combat mené par Act Up dans les années 1990 contre le SIDA dans un film où les actions ''coup de poing'' pour faire sortir les politiques et l’ensemble de la population de l’aveuglement général devant ce fléau, frappaient le spectateur avec violence, même si le réalisateur ne cachait rien des hésitations des militants devant les actions à mener et savait subtilement passer du combat collectif à l’intimité d’une relation d’amour qui allait inexorablement en ces années-là vers la souffrance et la mort. 

 

Impossible aujourd’hui de ne pas voir dans Plaire, aimer et courir vite la même urgence que dans le film de Campillo, des malades du SIDA à vivre le plus intensément possible ce qu’il leur reste à vivre, à chercher à plaire pour que l’autre s’intéresse à vous, à aimer pour donner le meilleur de soi et à courir vite pour retarder l’échéance finale. Mais Christophe Honoré même s’il cite Act Up, même s’il nous montre les traitements médicaux à domicile comme à l’hôpital, nous livre une chronique plus intimiste que militante.

 

Le réalisateur nous fait entrer dans une histoire d’amour née à Rennes entre Jacques et Arthur, un trentenaire atteint du SIDA et un garçon de dix ans son cadet. Jacques (Pierre Deladonchamps) est un écrivain à succès un peu dandy, père d’un jeune garçon, amoureux de la littérature qu’il va partager avec Arthur (Vincent Lacoste) qui aime justement lire et s’instruire. Le réalisateur ne se prive d’ailleurs pas de mettre en valeur des citations d’Hervé Guibert, de Jean-Luc Lagarce ou de Bernard-Marie Koltès, mettant dans la bouche des vivants les paroles de ceux qui sont morts. Christophe Honoré, amoureux de la littérature, du théâtre, de l’opéra, lui-même homo et père, replonge dans une partie de son passé avec tout le romanesque des désirs et des passions. A-t-il lui-même passé des heures au téléphone, s’est-il servi de ces énormes boitiers qu’étaient les répondeurs de l’époque pour faire passer tant de littérature, tant de sentiments, comme font les héros de son film ?

Vincent Lacoste incarne avec le mélange de naïveté et de gravité de la jeunesse, cette envie de vivre tout et tout de suite: étudiant à Rennes, directeur de colonies de vacances l’été, Arthur partage sa vie le jour dans les bras d’une amie, la nuit dans les bras d’hommes rencontrés sur des lieux de drague homos.

 

Dès leurs premiers contacts, Jacques impose à Arthur étonné, une retenue dans leur relation sexuelle justifiée par sa contamination et par la terrible épée de Damoclès de ces années-là. Mais Rennes et la province sont à des années-lumière de la mort qui fait rage à Paris.

 

Arthur va devoir faire avec un troisième personnage qui joue un rôle d’aide, de conseil, de médiateur: Mathieu (Denis Podalydès) le voisin de Jacques, taciturne, râleur mais toujours là pour aider et à la fin consolateur et pudique, prenant Jacques dans ses bras mais attendant qu’il ait franchi la porte pour pleurer sa mort imminente.

 

Film poignant qui nous surprend en permanence par la gravité et par l’humour, qui nous émeut aux larmes dans deux scènes en miroir dans une baignoire, la première fois Jacques dans son bain aura toutes les peines à y faire rejoindre Marco (Thomas Gonzalez) un ami très malade que ses jambes ne portent plus. Plus tard lors d’un séjour de tourisme sexuel à Amsterdam, Jacques apprendra la mort de Marco et par un artifice cinématographique, on reverra Jacques pleurant dans cette même baignoire avec Marco lui apparaissant pour partager à nouveau son bain. Sur un air admirable de Ariodante de Haendel, dans un parc la nuit où même ceux qui viennent « draguer » finissent par s’endormir sur un banc faute d’avoir trouvé un toit et des bras chaleureux pour les accueillir, on voit Jacques respirer une rose comme le dernier parfum de la vie, tout comme on l’avait vu peu avant pleurer dans la voiture de Mathieu, en écoutant la si belle chanson d’Anne Sylvestre : ''j’aime les gens qui doutent… j’aime les gens qui n’osent s’approprier les choses, encore moins les gens…''

 

On admire la maturité que va prendre Arthur, qui prend conscience que l’amour existe au-delà du désir amoureux, qui va aimer Jacques jusque dans sa souffrance. Lorsque Jacques malade qui voulait se cacher d’Arthur, descend le retrouver en bord de Seine, Honoré nous donne à voir des retrouvailles comme seul du grand cinéma peut en faire !

 

On partage les questionnements de l’enfant qui comprend tout et deviendra sans doute adulte plus tôt que d’autres, on admire la mère de l’enfant à la présence discrète et efficace.

 

Quant à l’humour toujours aux aguets chez nos héros, on est complices à Rennes de la rencontre au cinéma de Jacques et Arthur, on piaffe devant l’amie de Jacques qui veut à tout prix le raccompagner à son hôtel, qui parle trop, révélant à Artur qui les suit de quelques pas, ce que Jacques aurait préféré que sa nouvelle conquête n’apprenne que plus tard… On rit de cette scène surréaliste où à distance et par téléphone Arthur, le combiné dans une main et le crayon dans l’autre, prend des notes littéraires dictées par Jacques, pendant que dans la pièce voisine un amant de passage, Apollon superficiel, est en décalage complet ! On est complices de la chorégraphie improvisée à Paris entre eux et Mathieu sur un standard des années 90, on pouffe avec eux dans leur fou-rire dans ce lit partagé à trois.

 

La fin du film est à la hauteur de la noblesse de l’humanité des personnages: Arthur fera ses adieux à ses amis à Rennes, leur disant qu’il part pour Paris vivre avec celui qu’il aime et depuis une cabine téléphonique laissera un message avec le numéro de la cabine où Jacques pourra le rappeler. Mais Jacques choisit de ne pas décrocher, de ne pas rappeler, de lui laisser sa liberté, de ne pas altérer la jeunesse de son amant dans l’insoutenable qui arrive à grand pas. Contre-plongée sur Arthur assis sur un mur un peu en hauteur et sur le ciel de nuit immense qui absorbe son visage, ses jambes pendantes et son regard qui nous dit qu’il a compris. La cabine téléphonique éclairée en contrebas ne sonnera pas.

 

Après le désir, Jacques et Arthur vivent le renoncement de l’un à l’autre, lequel est aussi une grande preuve d’amour.

 

Bernard Bourgey