(de Kantemir Balagov. Russie, 2017, 1h29. Festival de Cannes 2017, sélection Un Certain Regard. Film interdit aux moins de 12 ans)

 

12 mars 2018 (Pierre-Auguste Henry) – Sensation du dernier Festival de Cannes, le premier film de Kantemir Balagov a tout du coup de maître. Dans un cadre cloisonné en 4:3, au plus près des visages, cette "vie à l’étroit" en Kabardie témoigne d’un territoire miné par de violents conflits communautaires, et du combat d’une jeune femme pour sa famille et sa propre liberté.

 

Ce sont les mots du réalisateur lui-même qui nous introduisent dans le récit du film : il va nous raconter une histoire qui s'est passée en 1998 à Naltchik, capitale de la république autonome de Kabardino-Balkarie, dans le Caucase du nord: le kidnapping de deux futurs mariés de la communauté juive, dans l’espoir d’obtenir une rançon conséquente. Ilana, 17 ans, se prépare aux fiançailles de son jeune frère. Avec ses airs de garçon manqué, sa tenue de mécano et les cigarettes fumées en secret, elle détonne dès les premières scènes. Sa famille ignore alors qu’elle s’échappe tous les soirs pour rejoindre Zelim, un Kabarde.

 

Dans ce territoire, l'oppression se respire en continue : les Russes, les Soviétiques puis encore les Russes, et les juifs qui subissent en plus les railleries des Kabardes . Ils rasent les murs et se serrent les coudes dans une oppressante atmosphère. Utilisant des cadres serrés et des couleurs ternes, Balagov nous aspire littéralement dans cette cocotte-minute où les sentiments tiennent lieu de chaînes. L'enlèvement – qu'on ne verra pas – est le prétexte à montrer les réactions du clan et de la famille et comment les opprimés oppriment à leur tour plus faibles qu'eux...

Si le rapt renforce la conscience clanique nécessaire pour retrouver son frère, c’est aussi un couperet qui tombe sur la jeune femme : elle est plus que jamais prisonnière, au moment où elle prend goût à la liberté et découvre l’amour, fut-il interdit. Son émancipation passe par la transgression, et le retour de son frère par une solidarité extrême avec sa famille. Mais cette libération – physique pour le frère et intime pour la sœur - se fait au prix d'une violence inouïe, où il faut par le sang et donc le sacrifice, s'extraire de l'oppresseur.

 

Balagov filme ce dilemme fondamental avec une bienveillance visible pour tous les protagonistes, et surtout une maestria formelle éblouissante. Les scènes de confrontation avec la mère, aux gestes toujours étouffants – dont la stupéfiante scène du sèche cheveux - ponctuent la narration, comme un fil d’Ariane aux réflexions d’Ilana sur son avenir. Ayant payé de sa personne, et assumant pleinement ses actes individuels, Ilana peut enfin apparaître debout et en plan large dans un matin lumineux.

 

La valeur n’attend point le nombre des années, mais on ne peut qu’être impressionné par ce tour de force d’un cinéaste de seulement 26 ans : l’écriture d’un jeune James Gray, couplée à la fougue d’un Dolan et la gravité formelle des grands maîtres russes – Balagov fut l’élève d’Alexandre Sokourov à l’école de cinéma crée par ce dernier dans le Nord-Caucase. A cette enthousiasmante révélation, il faut ajouter la performance hypnotique de Darya Zhovner (Ilana), pour son premier film également, impressionnante de justesse et de présence physique.

 

Et pour clore le film, le réalisateur après avoir enfin ouvert le cadre de ses images sur des paysages grandioses et un pique-nique familial presque bucolique, s'arrête au bas d'une chute d'eau vertigineuse et reprend la parole pour nous annoncer : ''et je ne sais pas ce qui s'est passé ensuite''...

 

Pierre-Auguste Henry