Paris, 14 mai 2018 (Magali van reeth/Europes.info). Le cinéma fait partie intégrante du patrimoine culturel européen. Pour poursuivre sa série d’articles consacrés à l’Année européenne du patrimoine culturel, Europe-infos se penche sur le cinéma européen et la contribution des chrétiens, avec la Présidente du département Cinéma de SIGNIS, Magali Van Reeth.

Lors de la prochaine édition de la Mostra de Venise, en septembre 2018, SIGNIS fêtera ses 70 ans de présence dans les festivals professionnels de cinéma. A Cannes, Berlin, Varsovie, Karlovy Vary, Locarno ou Kiev, des chrétiens remettent un prix à un film de la compétition officielle. Cette présence, aussi discrète que constante, s'appuie sur une tradition séculaire.

Les chrétiens ont toujours été liés au monde des arts et des artistes, pour bâtir leurs églises, leurs cathédrales, décorer les verrières, illustrer le message de la Bible et de l'Evangile, accompagner par le chant les cérémonies religieuses. Dès la naissance du cinéma, les chrétiens adoptent cette nouvelle expression artistique, qui est aussi un formidable média populaire.

Comme souvent, les chrétiens ont deux attitudes différentes vis-à-vis du cinéma : certains le diabolisent alors que d'autres le considèrent comme un outil d'évangélisation. Pour ces derniers, c'est une forme d'art à part entière qui permet à l'Homme de s'extraire du monde fermé dans lequel il vit pour accéder à une forme de Beauté supérieure, pour se laisser toucher par un mystère qui le rapproche de Dieu.

Une présence au cœur du monde

Leur enthousiasme a permis à de nombreux curés de paroisse à travers l'Europe de former des générations de jeunes au cinéma, en projetant des films dans les patronages puis dans des salles dédiées, qui existent parfois encore aujourd'hui et sont devenus des cinémas de quartier associatifs. C'est aussi la naissance des critiques de cinéma dont certains, revendiquant leur appartenance catholique, créent des magazines spécialisés, dont certains existent encore (en Italie, Allemagne ou Belgique notamment).

Sous l'impulsion de l'action catholique, l'Office catholique international du cinéma (OCIC) est créé en 1928. Reconnu par le Vatican, l'OCIC fut dirigé pendant de nombreuses années par le père Jean Bernard (Luxembourg).

Ce personnage historique, relâché par les nazis du camp de Dachau pour l’obliger à convaincre l'Eglise de soutenir le régime nazi, a inspiré le réalisateur allemand Volker Schlöndorff pour son film Der neunte Tag (2004). Après la guerre, Jean Bernard a continué d'animer l'OCIC, devenu un véritable réseau européen et à promouvoir la critique de films. Il a aussi mis en place les premiers jurys catholiques dans les festivals professionnels, en commençant par Venise en 1948 et Cannes en 1952.

Une complicité toujours actuelle

Ce compagnonnage est aussi celui des réalisateurs qui, tout au long du XXe siècle, ont mis en image le mystère de la foi et de la croyance. Robert Bresson (France), Andreï Tarkovski (Russie), Ingmar Bergman (Suède) ou Pier Paolo Pasolini (Italie) en portant à l'écran la dimension mystique de tout être humain, ont donné ses lettres de noblesse au cinéma. On ne compte plus les versions de la passion du Christ ou de Jeanne d'Arc, venant parfois de réalisateurs très éloignés de toute appartenance religieuse, comme celle de Luc Besson en 1999.

A l'aube du XXIe siècle, en Europe, des réalisateurs interrogent toujours le fait religieux mais plutôt pour dénoncer une violence incompréhensible, comme Xavier Beauvois avec Des Hommes et des dieux (France, 2010) ou Cristian Mungiu dans Au-delà des collines (Roumanie, 2012). Ou un monde vidé de toute dimension mystique ou spirituelle, un manque qui hante toute la filmographie d'Andreï Zvyagintsev (Russie).

Et ce sont souvent des artistes se disant athées ou agnostiques qui osent aborder des thématiques qui sont au cœur de la religion catholique comme Chemin de croix de Dietrich Brüggeman (Allemagne, 2014), Les Confessions de Roberto Ando (Italie, 2016), La Prière de Cédric Kahn (France, 2018) ou L'Apparition de Xavier Giannoli (France, 2018). Signe que le rapport des artistes européens à la religion a changé ces dernières années : sans a priori et loin des clichés anti-cléricaux de la génération précédente, ils s'interrogent sur le message et les pratiques.

Une composante du cinéma européen ?

En dehors de toute référence explicite, le cinéma européen reste fortement marqué par l'apport spécifique du christianisme, surtout si on le compare à d'autres cinémas. Les premiers réalisateurs européens le placent dans sa dimension artistique (Murnau en Allemagne, René Clair en France, Dryer au Danemark) là où l'Amérique du nord préfère le divertissement populaire ou excelle dans la comédie musicale.

Certaines thématiques, comme la culpabilité et la rédemption, sont si récurrentes dans le cinéma européen que beaucoup de réalisateurs ont oublié d'où elles viennent. Et si les Italiens ont été les premiers à faire du ''néo-réalisme'' pour dénoncer une situation sociale insupportable, ne sont-ils pas, comme Ken Loach (Royaume-Uni) portés par cette très chrétienne compassion ?

Aujourd'hui, comme hier, la culture chrétienne est encore bien présente dans l'imaginaire collectif de l'Europe et continue de la féconder.