Abidjan, 18 mai 2017 (La Croix). En Côte d’Ivoire, alors que les associations professionnelles dénoncent le projet de loi sur la presse prévoyant des peines d’emprisonnement pour les journalistes, l’Association ivoirienne des journalistes catholiques (AIJC) s’exprime sur les difficultés rencontrées par la corporation.

Depuis quelques jours, sur les réseaux sociaux et dans les journaux, les journalistes ivoiriens ne décolèrent pas. La cause : le projet de loi sur la presse, présenté le 5 mai, par le gouvernement devant la commission des affaires générales et institutionnelles de l’Assemblée nationale.

Ce projet de loi avait été proposé par l’ancienne ministre de la communication Affoussiata Bamba Lamine et validé en Conseil des ministres avant d’arriver à la table de l’Assemblée. C’est notamment l’article 90 qui provoque l’indignation des journalistes. Selon les dispositions de cet article, quiconque, par voie de presse, fait l’apologie des crimes de guerre et crimes contre l’humanité, collabore avec l’ennemi ou encore incite au vol et au pillage, au meurtre, incite à la xénophobie, à la haine tribale est passible d’une peine d’emprisonnement de 1 à 5 ans, et d’une amende de 300 000 à 3 millions de francs CFA.

Vendredi 5 mai, deux jours après les marches organisées à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse, un groupe de journalistes a fait irruption dans l’hémicycle avec une banderole portant l’inscription « Non à l’emprisonnement des journalistes » pour manifester son opposition à cette loi jugée liberticide.

Dans ce climat tendu, Pierre Kouamé, président de l’Association ivoirienne des journalistes catholiques, déplore le « recul démocratique » en Côte d’Ivoire. « Jusque-là, une loi garantissait une assez large liberté à la presse, explique-t-il. D’ailleurs, il existe déjà des voies de recours lorsque l’information est fausse : le droit de réponse et le Conseil National de la Presse (CNP) qui sanctionne les organes de presse lorsqu’ils ne respectent pas la déontologie du métier. Ce n’est pas au procureur ou à l’État de se substituer à cet organe pour traîner les journalistes en prison comme de vulgaires bandits. »

Innocent Beugré, secrétaire général de l’association, dénonce également cette « confiscation de la liberté de la presse. » Pour lui, le journalisme en Côte d’Ivoire est désormais un métier à haut risque.

Innocent Beugré relève aussi des difficultés d’un autre ordre : « En plus du manque d’équipement et du mauvais traitement salarial, il faut noter la trop forte implication des politiques. De ce fait, les journalistes subissent menaces et intimidation. »

Pour Pierre Kouamé, la précarité du métier demeure un grand handicap : « Mon plus grand choc en tant que journaliste, c’était au moment de mes stages dans les maisons de presse. Non seulement ce n’était pas rémunéré mais encore je passais de désillusion en désillusion car je n’étais jamais confirmé à mon poste. Ces entreprises de presse préfèrent changer les stagiaires plutôt que de les embaucher. »

À ces difficultés s’ajoutent celles liées à la collaboration avec les instances d’Église. « L’Église est réticente à s’ouvrir aux journalistes, cela nous rend le travail très compliqué. Le pire est que le filtrage qu’elle tente opérer sur l’information et la lourdeur des procédures finissent par se retourner contre elle. En outre, le silence des évêques sur certains sujets donne du poids aux rumeurs », estime Innocent Beugré.